u auras remarqué comme moi, de longue date, que les questions de tes interlocuteurs tendent à t’attirer sur leur terrain.
Ça procède d’un mouvement bien naturel. C’est bien à partir d’eux, de là où ils en sont, de ce qu’ils voudraient comprendre qu’ils t’interrogent. Cette attitude n’est pas forcément tout à fait
innocente. On sent bien par exemple certains journalistes, à certaines occasion, moins intéressés par le contenu informatif de la réponse sollicitée, que par sa valeur spectaculaire. Les
politiques, par exemple toujours, ont une stratégie assez bluffante par rapport aux questions qu’on leur pose : ils n’y répondent pas. Ils prennent appui dessus pour enchaîner sur ce qu’ils
ont a dire, sur le message à faire passer à ce moment là, qui ne dépend souvent ni du média, ni du journaliste ni de ses questions.
C'était mieux en ligne et gratos. Nan ? Pourquoi 10 euros ? Demande Kapi à propos de Scribulations 01/11. On va lui répondre, à la fois « sur son terrain » mais
également sur le nôtre.
J’espère ne pas trahir sa pensée en la reformulant ainsi, mais si je comprends bien, Kapi aurait préféré
un « Scribulations » consultable en ligne, gratuitement. Les deux ne sont d’ailleurs pas fatalement liés. J’ai acheté en ligne, il y a peu, la version dématérialisée du dernier livre
d’Ysengrimus : Le pépiement
des femmes-frégates. Moyennant 5 euros, facilement payables en CB, je peux consulter autant de fois que je veux le fichier PDF du livre et donc le lire à l’écran. En ligne oui, mais pas
gratuit. On pourrait imaginer aussi qu’un généreux mécène me fasse don des 800 € nécessaires à l’impression d’un tirage de Scribulations et que du coup, on puisse les distribuer quasi
gratuitement. On sait par ailleurs que bien des publications se financent grâce à la publicité. Papier ne veut donc pas forcément dire payant.
Mais il a y peut-être également derrière la question de Kapi une sorte de dépit, de frustration, de ne
pouvoir immédiatement disposer de Scribulations. Peut-être quelque chose de l’ordre d’un « tout, tout de suite » contrarié. Il faut peut-être entendre alors de la protestation, de
devoir passer par la procédure compliquée d’une commande, d’un paiement, de délais imposés tant par La Poste que par la matérialité de la revue. Tout ne serait-il pas mieux, c’est à dire plus
simple et plus rapide s’il suffisait d’un clic pour lire la revue ? Si en plus on pouvait se débarrasser de l’intermédiaire de l’argent...
Intermède historique. Ma première revue dématérialisée (et la seule), c’était
« Alire » en 1989. On la proposait sous forme de disquettes. Tu sais, ce support qui a complètement disparu. Pour assurer que des lecteurs (c’est le cas de le dire) puisse encore la
lire, il a fallu au fil des années la passer sur Cdrom et peut-être est-elle maintenant dispo en ligne, sous une forme ou sous une autre.
Tout ça pour dire que derrière la simplicité du « clic » se cache une jungle de formats, de
standards, et bref, un cauchemar technique. Deux petites remarques pour te faire toucher ça de l’oeil à défaut du doigt :
·
Le fichier PDF de Scribulations 01/11, tel que transmis à l’imprimeur, fait 114 Mo. C’est donc un fichier
assez lourd. Dans ce fichier, ce qui « pèse » le plus, ce sont les illustrations. Si on voulait réaliser une version en ligne de la revue, et l’inscrire dans un format assez raisonnable
pour être chargé et consulté de manière agréable, par exemple sur Calaméo, (limité à 100 Mo), il faudrait prévoir la revue en ce sens.
·
Il ne t’aura pas échappé que ton écran d’ordi est plus large que haut. Si on voulait faire mieux que juste
afficher des pages de livre et vraiment profiter de la place dispo, il faudrait concevoir un Scribulations plutôt « à l’italienne ».
Outre l’illusion de simplicité, Internet cache une autre illusion, déjà dénoncée ici, celle de la gloire
immédiate. Comme si, d’être immédiatement accessible, entraînait fatalement que tout le monde doive s’y ruer. Or rien n’est plus faux. En deux ans, les extraits de Scribulations sur Calaméo ont été vu 135 fois. J’ose espérer que la revue papier, pendant le même temps, a eu plus de
lecteurs. Autre exemple : à la suite de la publication du recueil « Photomaton » on avait fait une publicité tous azimuts sur le web. Nombre de commandes en retour :
zéro.
Tu me diras que oui, mais non, puisqu’il ne s’agirait alors pas de vendre la revue, juste de la
faire lire. Certes, mais rien n’indique alors qu’elle le serait. Tu dis ? rien n’indique que sous sa forme actuelle, elle le soit ?
C’est là que je voulais en venir. Si je voulais être exagérément provocateur, je dirais que Scribulations
n’est pas une revue faite uniquement pour être lue. C’est à dire que perso, je ne vise pas la grande diffusion en librairie, ni sur Fnac.com, ni d’ailleurs aucune forme de distribution autre que
celle actuelle, assurée quasi exclusivement par les auteurs.
Parce qu’en fait - tiens ? nous voilà maintenant sur mon terrain - l’intérêt de Scribulations ne
réside pas, pour moi, dans son audience et donc dans ses lecteurs, mais plutôt dans ses auteurs et dans la manière qu’ils ont de participer à l’élaboration de leur revue.
La grande réussite de Scribulations et je crois pouvoir le dire au nom de tous ceux ayant par exemple
participé au dernier numéro, c’est ce moment d’immense fierté personnelle éprouvé par chacun quand il tient en main SON Scribulations. Je le dis autrement : 21 auteurs et illustrateurs ont
participé peu ou prou à l’ensemble, certains bien au-delà du simple fait de publier un ou plusieurs textes, mais loin de se diluer dans une sorte de collectif flou, ce travail en commun renforce
le sentiment de chacun de tenir en main quelque chose qui lui appartient en propre, totalement, de la première à la dernière page.
C’est tellement vrai et tellement irrésistible, qu’on a vu certains scribulateurs attendre impatiemment
LEUR revue alors même qu’ils n’y avait pas écrit une ligne.
On pourra trouver ça exagérément narcissique et m’objecter qu’à part flatter vingt et un ego - à commencer
par le mien - Scribulation ne sert pas à grand-chose. D’ailleurs à quoi sert-il d’ajouter encore un ouvrage à la marée de livres ? Et hop - je te vois venir - de couper des arbres pour ce
faire ? Pour les arbres, disons que perso, ça ne me défrise pas plus de consommer des arbres pour mon papier que des courgettes pour ma ratatouille. Les deux ont été plantés pour ça.
« Les livres ? C’est un cancer ! » me lançait mon ami Bootz, précisément celui de la
revue Alire, nous invitant alors à considérer nos bibliothèques comme autant de métastases. Je ne peux pas être complètement d’accord avec ça. Ce n’est pas Philippe - unplugged - Didion qui me contredira sur ce point, mais je pense que le livre papier, en
plus de son charme suranné et de sa capacité à nous encombrer, porte (et impose ?) sa temporalité propre, que la lenteur et les années n’effraient pas. J’aime cette idée que dans dix ans, je
puisse sortir Scribulations 01/11 d’un rayon de ma bibliothèque et lire ce que j’écrivais dans ces années là. Ce sera à l’occasion d’une panne d’électricité collatérale à notre sortie mal
maîtrisée du nucléaire, ou parce que le quota mensuel de connexion alloué à mon foyer aura atteint son terme, ou parce qu’un avion bourré d’idéologie se sera écrasé trop près. Là, je sortirai une
bougie du placard, je penserai avec nostalgie à mes années de blog vaporisée à la suite de la faillite d’Overblog et je relirai « Bristol 170 » qui est une putain de bonne histoire ou
« Serpentine » qui est ce que j’ai écrit de mieux à ce jour. D’ailleurs, c’est bien pour être rangée debout dans une bibliothèque plutôt que couchée dans une pile de papiers que
Scribulations emprunte (sans le rendre) le format livre.
Enfin, mais ce n’est pas le moindre, combien avons-nous chacun de lecteurs, des vrais, dans notre
entourage et parmi eux, combien seraient prêts à lire deux cent pages à l’écran ? Ah, tu vois !
Tu dis ? Je n’ai pas répondu pour les 10 € ? Alors là, je suis complètement d’accord pour penser
que ce prix est une vraie escroquerie. Ou plutôt un prix scandaleusement dicté par l’unique marketing. Il ne correspond ni à un prix de revient (qui reste à calculer) ni à un prix susceptible
d’amortir le numéro en cours et d’assurer le prochain. C’est donc 10 € parce que ce n’est pas cinq et que ce n’est pas non plus quinze. Nous voilà bien avancés !
Sinon, y’a un autre moyen (non garanti) d’obtenir Scribulations gracieusement et à mes frais, c’est de me
le demander gentiment et de me donner une adresse. Ou de gagner au Schmilblick.
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